Les deux pierres couronnant les piliers de l'entrée du cimetière Saint-Gilles présentent une particularité remarquable. Longtemps considérées comme de simples chapiteaux, elles proviennent en réalité très vraisemblablement d'un ancien linteau monolithe en granit, qui a été coupé en son centre avant d'être réemployé lors de la construction ou de la réfection du portail. Cette hypothèse repose sur plusieurs observations concordantes. Les deux blocs conservent la partie supérieure du linteau, dont le couronnement est à débordement et adopte une élégante forme en « chapeau de gendarme ». Aujourd'hui divisée en deux par l’éclatement de la pierre, cette mouluration est caractéristique de nombreux linteaux de portes rurales. Au-delà de son aspect décoratif, ce débord avait également une fonction pratique, en rejetant les eaux de pluie à l'écart de la façade. Le décor sculpté apporte un argument supplémentaire. Sur l'arête intérieure de chaque pierre apparaît une moitié de croix gravée. Une fois les deux éléments mentalement rapprochés, les deux demi-croix se complètent parfaitement et restituent le motif d'origine. Cette continuité démontre que les deux blocs appartenaient autrefois à une seule et même pierre. La moitié gauche conserve également une inscription gravée en creux dans un cartouche rectangulaire. Celle-ci est composée de quatre caractères, dont la lecture la plus vraisemblable est 1840. Les chiffres 1, 8 et 0 sont parfaitement lisibles. Le troisième caractère, dont la forme triangulaire peut évoquer au premier regard la lettre A, correspond très probablement à un 4 selon une graphie ancienne dite « ouverte », couramment utilisée par les tailleurs de pierre entre la fin du XVIIIᵉ siècle et la première moitié du XIXᵉ siècle. Par leur taille soignée, leurs arêtes parfaitement dressées, leur mouluration supérieure et la présence simultanée d'une croix protectrice et d'une date gravée, ces deux blocs contrastent nettement avec la maçonnerie environnante, constituée de moellons de granit irréguliers montés en pierre sèche. Tout indique qu'ils proviennent d'un édifice plus ancien, probablement du linteau d'une habitation, d'une dépendance ou d'un bâtiment aujourd'hui disparu. L’éclatement du linteau en son milieu afin de réutiliser chacune de ses moitiés comme couronnement des deux piliers du portail illustre parfaitement la pratique du réemploi, très répandue dans les campagnes creusoises, où les pierres de qualité étaient soigneusement conservées et réutilisées au fil des transformations des bâtiments. En l'absence de documents d'archives permettant d'en préciser l'origine, cette interprétation demeure une hypothèse. Néanmoins, le profil à débordement en chapeau de gendarme, la continuité de la croix gravée sur les deux arêtes, la présence de l'inscription datée de 1840 et la qualité de la taille du granit constituent un faisceau d'indices particulièrement solide en faveur de l'identification de ces deux pierres comme les vestiges d'un ancien linteau monolithe, soigneusement réemployé lors de l'aménagement de l'entrée du cimetière Saint-Gilles.
Source : Michel Truffy, Claude Royère